StopCovid : le Parlement adopte l’application tant décriée

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Hémicycle de l'Assemblée Nationale au Palais Bourbon.

L’Assemblée nationale puis le Sénat ont donné leur feu vert pour la mise en place de l’application StopCovid, censée permettre de remonter les cas de contamination.

 Jugée tardive par les uns, dangereuse pour les libertés individuelles par d’autres, non-sécurisée pour les données personnelles, l’application StopCovid a pourtant bien été adoptée par le Parlement, mercredi 27 mai. L’outil sera disponible sur les smartphones à partir du 2 juin prochain, date de l’entrée en vigueur du deuxième volet du déconfinement. 

L’application est censée permettre de remonter les personnes susceptibles d’avoir été en contact avec un porteur du virus. Rien n’oblige les Français à en devenir utilisateur, puisque son fonctionnement sera basé sur le volontariat. Une preuve de plus de son inefficacité pour un bon nombre de députés, notamment dans l’opposition. 

Lire aussi : Emmanuelle Ménard : « On ne peut pas continuer à rogner les libertés des Français »

338 parlementaires ont voté en faveur de cette mesure, la plupart issue des bancs de l’alliance présidentielle (LREM-Agir-Modem). L’opposition a majoritairement voté contre la mise en place de l’application, de gauche comme de droite, dénonçant pour des dérives liberticides d’un côté, ou d’une inutilité de l’autre. 

L’essentiel du débat à l’Assemblée nationale

M. Jean-Luc Mélenchon. J’essaierai de dominer ce sujet, malgré les circonstances et l’animadversion que quelques-uns d’entre vous m’inspirent, comme vous, madame Belloubet, car, ne vous en déplaise, je suis encore en liberté. (M. Christian Hutin applaudit. – Exclamations sur les bancs des groupes LaREM et MODEM.)
Il est impossible d’oublier le nombre de lois liberticides qui ont été votées à votre demande. L’on peut citer : la loi renforçant la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme du 30 octobre 2017 ; la loi dite « asile et immigration » du 10 septembre 2018 ; la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information du 22 décembre 2018, dite « loi fake news », grâce à laquelle nous avons appris que vous détenez les clés de la vérité ; la loi de programmation et de réforme de la justice du 23 mars 2019 ; la loi visant à renforcer et garantir le maintien de l’ordre public lors des manifestations du 10 avril 2019, dite « loi anti-casseurs » ; ou encore la proposition de loi, adoptée récemment, visant à lutter contre les contenus haineux sur internet, appelée fort injustement « loi Avia », car pourquoi en pâtirait-elle seule alors que vous l’avez élaborée en bande organisée ?
Vous nous proposez maintenant une application pour nous sauver du péril. Examinons donc un instant comment nous en serons protégés.
La première des raisons pour lesquelles nous ne vous suivrons pas est que votre application est inefficace et que vous le savez aussi bien que nous. (MM. Nicolas Dupont-Aignan, Christian Hutin et Stéphane Peu applaudissent.)
Votre application est inefficace, car pour qu’elle fonctionne il faudrait que 50 à 60 % de la population y adhère !
M. Roland Lescure. C’est faux !
M. Jean-Luc Mélenchon. Elle est inefficace car, à moins que vous leur offriez un smartphone, 25 % des Français n’en possèdent pas. Et elle est inefficace car les deux tiers de la population la plus à risque face à la maladie – les plus de 70 ans – n’ont pas de smartphone et n’ont pas l’intention d’en acquérir un, ce que nous comprenons.
Rappelons-nous également que dans aucun des pays où une application dont l’installation repose sur le volontariat a été créée, avec d’ailleurs une certaine énergie pour ce qui est de certains pays asiatiques, jamais plus de 20 % des personnes ne l’ont ajoutée à leur téléphone. Dans certains de ces pays, les personnes en venaient même à craindre davantage le stigmate social d’être repéré par leur téléphone que le coronavirus lui-même. Je mets donc de côté la question de l’efficacité de l’application.
Celle-ci fonctionnera, nous dit-on, grâce au Bluetooth, aussi nous n’aurons rien à craindre. Nous l’installerons donc et je suis certain qu’on nous dira comment le manier. Il n’empêche que le Bluetooth provoque des failles de sécurité dans tous les smartphones et qu’il finira par communiquer avec le serveur central, rendant ainsi possible la géolocalisation.
Je fais partie de ceux qui ne veulent pas que l’on sache près de qui ils se trouvent, si c’est à moins d’un mètre pendant plus d’un quart d’heure. (MM. Nicolas Dupont-Aignan, Christian Hutin et Stéphane Peu applaudissent.)
M. Pierre Cordier. Vous avez des choses à vous reprocher…
M. Pierre Henriet. Votre vie privée ne nous intéresse pas !
M. Jean-Luc Mélenchon. C’est le temps d’un baiser et de bien d’autres activités. Cela ne vous regarde pas, et que vous estimiez que cette information ne sera jamais communiquée n’y change rien. C’est ce que vous avez dit ici, monsieur le ministre Véran : il vous reste à vivre davantage pour savoir que l’on finit toujours par apprendre ce que l’on ne souhaitait pas voir divulgué. C’est ainsi et les risques sont là.
Ce qui distingue le totalitaire de l’autoritaire est que l’autoritaire est excessif dans l’usage de l’autorité, tandis que le totalitaire entre dans l’intime et, à la fin, vous stigmatise en disant que vous êtes fou si vous n’êtes pas d’accord avec lui. (MM. Nicolas Dupont-Aignan et Christian Hutin applaudissent.) C’est ainsi que, partout, les choses se sont déroulées et nous ne voulons pas de ce système ! Demain, cela concernera les fichés S, les malades du sida, ou ceux qui se sont montrés rebelles face à la police. Imaginez-vous que Mme la garde des sceaux pourrait faire installer une application sur mon téléphone de manière à ce que tous les agents de police sachent que je suis rebelle et que j’ai l’intention de me rebeller à nouveau très bientôt ; vous pourriez m’envoyer en prison pour trois mois. (Rires.)
Cette tendance est celle de notre époque : c’est celle du big data.

M. Damien Abad. Nous voici réunis quasiment un mois jour pour jour après notre premier rendez-vous manqué du 28 avril. Un mois gâché car votre application n’était pas prête. Dans cette crise sanitaire, le retard à l’allumage est devenu votre marque de fabrique. Sans cesse repoussée de semaine en semaine, sans cesse décalée ou retardée, cette application est devenue le symbole d’un projet à contre-courant et désormais largement dépassé.
Il y a un mois, le débat réclamé à notre initiative sur l’application StopCovid nous semblait indispensable : il était en effet essentiel que le Parlement puisse débattre et se prononcer de manière parfaitement démocratique et éclairée sur ce sujet si délicat du traçage numérique. Nous estimions que si les parlementaires ne pouvaient légiférer sur cette application, au moins fallait-il qu’ils la contrôlent. Tout est une question d’équilibre et de dosage et nous savons que, sur ce sujet, la ligne de crête est périlleuse.
Plus qu’un débat technique, sanitaire et juridique, c’est d’abord un débat éthique à ne pas occulter. Je ne veux pas d’une société où les libertés individuelles et le respect de la vie privée seraient relégués à l’arrière-plan. Nous devons refuser de nous accommoder d’une société aux libertés sacrifiées sur l’autel de la crise sanitaire. Hier, la loi Avia – contre les contenus haineux sur internet –, aujourd’hui les brigades sanitaires et, demain, StopCovid : jusqu’où va-t-on aller dans l’encadrement de nos libertés et de notre vie privée ? (Applaudissements sur les bancs des groupes LR, FI.)
M. Jean-Luc Mélenchon. Excellent !
M. Damien Abad. Ne faisons pas un pas de plus, même prudent, vers une société orwellienne qui pourrait se révéler absolument cauchemardesque. Oui, l’excès d’hygiénisme est un danger pour nos libertés. Alors protégeons-les car protéger nos libertés, c’est tout simplement protéger nos vies. […]
Enfin, n’oublions pas la fracture numérique qui touche le pays. Elle empêche certains d’accéder à cette application : treize millions de personnes ont des difficultés à manier les outils numériques.
Ne votons pas les yeux bandés pour l’instauration d’une technologie complexe et sensible, ne perdons pas de vue le sens des priorités, ne faisons pas croire aux Français que cette application sera l’alpha et l’oméga de la lutte contre le covid-19. Ce sont les soignants qui sauvent les vies, ce sont les masques, dont nous avons tant manqué, qui sauvent les vies, ce sont les tests, qui ont fait si cruellement défaut pendant le confinement, qui sauvent les vies. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.) 

[…]

M. Charles de Courson. Quid des autres libertés auxquelles le dispositif portera atteinte par ricochet ?
En effet, il s’agit bien d’un système centralisé de données de santé – dont on ignore encore qui opérera la centralisation. Ce sera un organisme public, mais il gérera des données sensibles, reposant sur la technologie Bluetooth, dont la fiabilité et la sécurité sont plus qu’aléatoires. Derrière le slogan à la Big Brother, « la centralisation, c’est la sécurité », se cache la fameuse petite ligne écrite en tout petit en bas du contrat. Vous ne voulez pas qu’on la lise, car elle prévoit la prise en compte d’autres informations comme la durée du contact et la distance entre les deux personnes. L’utilisateur pourra régler ces paramètres : vous avez proposé de choisir une distance de 1 mètre et une durée de quinze minutes, mais il pourra programmer une distance de 20 ou 30 centimètres et une durée d’une demi-heure ou d’une heure. Voilà des éléments bien intrusifs et attentatoires au respect de la vie privée.

[…]

M. Cédric Villani. Dissipons la confusion : le traçage n’est pas une traque, mais une opération de bon sens en temps d’épidémie. Tous les pays y ont recours pour lutter contre une épidémie inquiétante. Il s’agit de prévenir ceux qui auraient pu être infectés par une personne contaminée par le virus, afin de les isoler dans leur propre intérêt.
Il faut reconnaître avec humilité que les pays ayant réussi à affronter le covid-19 ont fait un large usage du traçage. Traçage manuel effectué par des humains, bien sûr, mais avec l’appui de la technologie. La question n’est pas de savoir s’il faut faire du traçage ou non, mais quels outils employer. 

[…]

M. Nicolas Dupont-Aignan. Madame la ministre, monsieur le secrétaire d’État, vous nous avez expliqué, la main sur le cœur, que vous vouliez protéger les Français du covid-19 sans mettre en danger leurs libertés. Mais aujourd’hui, franchement, quels Français peuvent-ils vous croire ?
Dès le début de cette crise, vous n’avez cessé de mentir au peuple français.  Oh ! » sur les bancs du groupe LaREM.) Vous avez menti au sujet du contrôle des frontières : selon vous, il était inutile, alors que tous nos partenaires ont fermé les leurs – vous avez alors créé des frontières intérieures.
Vous avez menti, en nous regardant droit dans les yeux, au sujet des masques : selon vous, ils étaient inutiles. Aujourd’hui, vous reconnaissez que nous avions raison de les réclamer, mais vous êtes toujours incapables de les fournir correctement à nos médecins, nos dentistes, nos infirmiers, nos ambulanciers. Commencez donc par créer une application pour repérer les camions qui livrent les masques…
Vous avez menti ici-même, en nous regardant droit dans les yeux, au sujet de l’utilité des tests.
Je me souviens que le ministre des solidarités et de la santé nous expliquait qu’il n’était pas utile de tester les pensionnaires des établissements d’hébergement des personnes âgées dépendantes – EHPAD – dès qu’un cas y était avéré : vous avez donc pris la lourde responsabilité de l’hécatombe dans nos EHPAD.
 Vous avez heureusement changé d’avis, et vous reconnaissez que nous avions raison.
Vous avez menti sur la capacité de l’hôpital public à accueillir tous les malades. Malgré le dévouement de nos soignants, des personnes ont été refusées dans nos hôpitaux sur le seul critère de l’âge : indignité nationale révélée par la presse allemande et dont vous êtes entièrement responsables.
Vous avez menti – et vous continuez de le faire – s’agissant des effets de la chloroquine.
Votre rôle n’est pas de surveiller les honnêtes gens, de dresser les Français les uns contre les autres : votre rôle est de leur fournir les moyens de se protéger en responsabilité individuelle et de les réconcilier en leur redonnant confiance dans l’action publique, et non en mettant le doigt dans un engrenage fatal.
Je sais que votre modèle n’est rien d’autre qu’un hypercapitalisme chinois doté d’un régime autoritaire, comme vous l’avez prouvé avec la loi contre les contenus haineux sur internet, dite loi Avia,…
M. Gilles Le Gendre. Vous parlez comme Marine Le Pen.
M. Nicolas Dupont-Aignan. …et comme vous le prouvez en permanence par vos comportements arrogants et méprisants à l’égard du peuple. Mais les Français sont profondément attachés à la liberté et ils en ont assez que vous les culpabilisiez alors même que vous ne prenez pas vos propres responsabilités. La France ne sera jamais autre chose que LLiberté guidant le peuple.

M. Aurélien Pradié. Les Français auraient sûrement préféré vous remercier d’avoir su constituer des stocks de masques, d’avoir équipé à temps les citoyens, de n’avoir pas continuellement menti, d’avoir su les tester massivement, d’avoir réagi aux alertes qui vous parvenaient dès décembre. C’est votre grand paradoxe : plus vous vous montrez incapables de remplir vos missions essentielles, plus vous êtes intrusifs aux dépens des libertés des citoyens.

 

3 Commentaires

  1. […] L’heure est venu pour la désobéissance ? Nous n’avons pas la prétention d’élaborer une doctrine politique. Mais très clairement l’heure est à la rébellion. À toutes les échelles, nos élus ont une légitimité plus que faible eu égard à la faible participation électorale de ces dernières années. Pourquoi ? Parce qu’une fois élus, les politiciens s’en foutent, alors on ne vote plus. Et après avoir manifesté pendant deux ans avec les Gilets Jaunes, ils nous ont pondu par un « Grand Débat » durant lequel en réalité Emmanuel Macron n’a cessé de monologuer en prenant des airs extatiques. Avec la complaisance générale des médias, évidemment… À part des yeux crevés et les tympans percés par le mensonge, qu’est-il sorti du « Grand Débat » ? Rien ! Dans ces conditions nous croyons au slogan de Jean-Luc Mélenchon en 2012 : « Prenez le pouvoir ! ». Sauf que nous refusons que notre parole soit confisquée par un parti quel qu’il soit. Et plus que tout, nous refusons que la crise sanitaire ne nous impose des masques que pour nous empêcher de nous exprimer. Comment cela se traduit-il ? Cela se traduit par des manifestations (malgré l’interdiction totale), des banderoles, le refus de l’application de surveillance de masse qu’est le StopCovid. […]

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