Décembre 1914 : Noël dans les tranchées

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Noël
Trêve de Noël entre les forces ennemies entre les tranchées.
À l’approche de Noël, en cette année qui a connu le centenaire de la fin de la Grande Guerre, la rédaction d’Infos-Toulouse vous propose de revivre un épisode méconnu et pourtant incroyable de la Grande guerre qui a emporté plus de 18 millions d’âmes.

Lorsqu’ils s’engagèrent dans la guerre, en août 1914, aucun des soldats allemands, britanniques ou français ne s’imaginaient s’engager dans un conflit qui allait durer quatre ans. « On se dit qu’on va les battre et qu’on sera de retour dans quelques semaines, à l’automne au plus tard« , écrivait Yves Le Naour (1914, la grande illusion).

Sur le front, les soldats se retrouvent confrontés à la première guerre moderne. De nouveaux outillages, de nouvelles armes, encore plus efficaces, rendent cette guerre encore plus meurtrière. Les canons d’artillerie, les blindés, l’aviation, se sont modernisés. Cette guerre voit également l’utilisation des gaz toxiques se développer, malgré l’interdiction des conférences de La Haye de 1899 et de 1907. En août 1914, les Français utilisent déjà des gaz lacrymogènes (xylylbromide) contre les Allemands ; ces derniers feront de même dès l’année suivante avec le chlore, qui tuera 5 000 soldats alliés, en attendant l’ypérite, plus connu sous le nom de « gaz moutarde », utilisé à Ypres (Belgique) en 1917.

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Les soldats connaissent l’horreur des tranchées : leurs jours et leurs nuits s’écoulent dans des boyaux de terre et de boue en compagnie des rats et des poux. À l’extérieur, sur les no man’s land qui séparent les positions ennemies, les cadavres s’accumulent, et personne ne peut sortir les récupérer sans risquer de se faire tuer par un tireur d’élite ennemi.

Tranchée de première ligne, en Champagne, en 1915

Noël dans les tranchées

Noël 1914 approche et déjà, les soldats sont épuisés et choqués des nombreuses pertes subies sur le front. Plus de 300 000 soldats sont tombés. Aux abords d’Ypres, en Belgique, les tranchées belges, britanniques et françaises font face à la tranchée allemande. Nous sommes le petit matin du 25 décembre. Soudain, une voix retentit de la tranchée allemande. Il s’agit de la voix du ténor Walter Kirshhoff, alors officier d’ordonnance, chantant « Stille Nacht« , la version allemande de « Douce Nuit« . Un officier français, reconnaissant la voix, applaudit le chanteur allemand, avant de découvrir que des sapins de Noël avaient été entreposés le long de la tranchée ennemie.

« Les Allemands chantait une de leurs chansons. Nous, une des nôtres, jusqu’à ce que nous entamions ‘O Come All Ye Faithful’, et que les Allemands reprennent avec nous l’hymne en latin ‘Adeste Fideles’. Et alors, je me suis dit, et bien, c’est vraiment une chose extraordinaire : deux nations, chantant le même chant de Noël en pleine guerre. », écrit Ram Williams, soldat britannique de la London Rifle Brigade.

Un soldat allemand sort alors de sa tranchée et s’avance dans le no man’s land. Un Britannique part alors à sa rencontre et le salue, bientôt rejoint par un Français. Ce geste incite des centaines de soldats à sortir de leurs tranchées et à se rencontrer. Des « Joyeux Noël ! » fusent dans plusieurs langues. Lorsque la peur et l’incrédulité disparaissent, les soldats s’échangent leurs rations et se font des petits cadeaux : cigarettes, alcool, chocolat…

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Plus incroyable encore, cette même scène se déroule à plusieurs endroits du front. Les soldats ennemis s’accordent une trêve de Noël, notamment pour prendre le temps d’enterrer leurs morts.

Un soldat allemand et un soldat anglais s’échangent des cigarettes à l’occasion de la trêve de Noël 1914

Des appareils photos ont immortalisés ces scènes émouvantes. L’occasion pour des soldats allemands de réclamer une nouvelle trêve pour le nouvel an, afin de « voir ce que donnent les photos ».

Un coiffeur anglais offre ses services à un soldat allemand.

Toujours dans la région d’Ypres à ce moment-là, des ballons surgissent des tranchées, et Britanniques et Allemands entament un match de football.

Les soldats, la veille ennemis mortels, jouent ensemble au football entre les tranchées.

Cette ambiance fraternelle perdurera un temps malgré les ordres des États-majors, comme en témoignent ces scènes tout autant surréalistes de ces officiers allemands prévenant leurs ennemis de leurs prochaines attaques pour que ces derniers puissent se mettre à l’abri.

Le scandale

Évidemment, ces scènes de fraternisation avec l’ennemi n’ont pas laissé les États-majors belligérants indifférents. La plupart des photographies prises lors de ces événements ont été détruites et la censure s’est abattue sur cette trêve de Noël, en particulier dans la presse française et allemande, qui n’en fait aucunement mention dans ses colonnes. En revanche, certaines photos sont parvenues jusqu’à la presse britanniques, et les Anglais ont pu découvrir avec stupéfaction ces images étonnantes de leurs Tommys poser à côté des Fritz.

Les États-majors ordonnent des assauts par artillerie le jour suivants dans le but de disperser les groupes fraternisant, et « punit » les unités concernées sur des zones de combats beaucoup plus dures. La répression des fraternisations sur le front de l’Est va donner lieu à des mutineries.

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À partir du 1er janvier, les soldats reprirent les combats et recommencèrent à s’entre-tuer, comme si rien ne s’était passé. Les années suivantes, forts de cette expérience, les États-majors organisèrent des séries d’assauts et de bombardements à l’approche des fêtes, afin d’empêcher toute autre forme de trêve. Malgré cela, d’autres trêves eurent lieu localement à certains endroits du front.

Quelques témoignages directs de soldats britanniques

« La nuit dernière, les Allemands ont illuminé leur tranchée et chanté « Joyeux Noël ». On a répondu avec le même chant, puis nous avons chanté des chansons et des cantiques. Ensuite, nous avons chanté l’hymne autrichien et ils ont répondu avec « God Save The King » que nous avons beaucoup applaudi. À ce moment-là, tous les tirs avaient cessé. Nous avons marché le long des parapets des tranchées et nous nous sommes appelés. Puis quelques gars ont marché jusqu’au milieu du champ de bataille pour rencontrer les Allemands et ils se sont souhaité « Joyeux noël », se sont serré la main, et se sont dit qu’ils ne se battraient pas aujourd’hui. »

« Nous avons fêté la communion dans une vieille ferme et en rentrant, nous avons décidé de marcher à la vue des ennemis. Nous sommes rentrés en sécurité et certains de nos gars ont commencé à jouer au foot entre les tranchées. Alors les Allemands se sont montrés et nous nous sommes rencontrés. On a échangé des souvenirs avant de se séparer comme de bons amis. Un d’entre eux m’a donné son adresse pour que je lui écrive après la guerre. Il y avait un tas de gens bien parmi eux, et je suis sûr que si cela ne dépendait que des hommes, il n’y aurait jamais eu de guerre. »

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« Chère mère, j’écris depuis les tranchées. Il est onze heures du matin. Il y a un feu de charbon à côté de moi, en face un abri avec de la paille dedans. Le sol est boueux dans la tranchée, mais gelé partout ailleurs. Dans ma bouche il y a une pipe offerte par la Princesse Marie. Dans la pipe il y a du tabac. Évidemment, dis-tu. Mais attends un peu. Dans la pipe, c’est du tabac allemand. Haha, tu dois te dire, venu d’un prisonnier ou trouvé dans une tranchée conquise. Oh ma chère, non ! Venu d’un soldat allemand. Oui, un soldat allemand vivant, depuis sa propre tranchée. Hier les Anglais et les Allemands se sont rencontrés et se sont serrés la main dans la zone séparant les tranchées, et ont échangés des souvenirs, et se sont serrés la main. Oui, toute la journée de Noël, et au moment-même où j’écris. Merveilleux, n’est-ce pas ? » – Henry Williamson, futur écrivain naturaliste, alors soldat engagé dans la London Rifle Brigade, âgé de dix-neuf ans.

Noël, une célébration de la paix

La lumière de ces événements force à considérer ce tragique épisode historique sous un autre angle : celui d’hommes envoyés se battre et s’entre-tuer, alors qu’ils ne se haïssaient pas, et qu’ils n’étaient pas si différents. Mais plus encore, ces ennemis mortels se sont sans doute rappelés qu’ils étaient frères en chrétienté. En effet, comment des chrétiens auraient-ils pu s’entre-tuer en ce jour si sacré, ce jour où tous célébraient la venue au monde de leur Seigneur et Sauveur ?

« Vous avez appris qu’il a été dit: Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
Eh bien moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant? Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » – Matthieu, 5, 43

Mathieu Vergez.

La rédaction d’Infos-Toulouse vous souhaite à tous d’excellentes fêtes de Noël !

 

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