« Certains pensent que les problèmes seraient résolus s’ils pouvaient s’enrichir à leur tour »

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Auteur de Contre le libéralisme, le philosophe et figure de la Nouvelle Droite, Alain de Benoist répond aux questions d’Infos-Toulouse. 

Infos-Toulouse : Vous avez des positions antilibérales depuis de nombreuses années. Pourquoi avoir attendu 2019 pour publier un essai sur ce sujet ?
Alain de Benoist : Je m’intéresse en effet depuis longtemps au libéralisme, dont les présupposés sont aujourd’hui à la base de l’idéologie dominante. Il m’a paru assez justifié de réunir les principaux éléments de la critique que j’ai pu en faire à une époque où les démocraties libérales se trouvent dans un état de crise généralisée, tandis que le système capitaliste se heurte lui-même à des contradictions internes qui menacent de l’emporter.

La France est un pays où l’État et son administration pèsent un poids important dans la vie des Français (lois mémorielles et contre la liberté d’expression, répression des automobilistes ou des Gilets Jaunes), loin de la logique libérale. Le danger étatiste est-il moins important que le danger libéral ?Je ne pense pas que le problème se pose dans ces termes. L’idée selon laquelle nous n’aurions d’autre choix que d’accepter plus d’emprise de l’État ou plus de libéralisme est elle-même une idée libérale. On peut très bien développer une critique de fond de l’anthropologie libérale, qui repose sur l’individualisme, l’économisme et l’adoption du modèle du marché comme paradigme de tous les faits sociaux (le modèle de l’Homo œconomicus), tout en étant bien conscient du « danger étatiste ». C’est d’ailleurs ma position, que j’explique longuement dans mon livre.

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L’histoire des idées montre par ailleurs que, contrairement à une idée reçue, le marché (au sens libéral du terme) et l’État ne se sont pas construits historiquement en opposition l’un à l’autre, mais en étroite association. C’est en effet la formation du marché qui a permis à l’État de capter à son profit des échanges communautaires auparavant non marchands, et donc insaisissables. À l’époque moderne, la montée de l’individualisme a détruit les solidarités organiques propres aux sociétés traditionnelles, obligeant alors l’État a prendre le relais dans des domaines où il n’avait auparavant rien à faire. Ainsi s’est mis en place l’État-Providence, qui a progressivement transformé les citoyens en assistés.

La démocratie illibérale est-elle celle que vous appelez de vos vœux dans l’ouvrage ?
La démocratie illibérale, qui n’est jamais que la démocratie tout court, s’ordonne autour de la notion de citoyenneté et reconnaît pleinement le principe de la souveraineté populaire. La volonté du peuple, qui est aussi le pouvoir constituant, doit être respectée. La démocratie libérale, parlementaire et représentative, s’ordonne autour de la notion d’individu. Elle ne reconnaît pas de souveraineté supérieure à la souveraineté individuelle, raison pour laquelle la première tâche qu’elle assigne à l’État est de garantir des « droits de l’homme » réputés sacrés. L’idéologie libérale définit aussi la liberté à la façon des Modernes, comme la possibilité pour l’individu de faire sécession des affaires publiques pour se replier sur la sphère privée. Dans la démocratie participative, la liberté se conçoit au contraire comme la possibilité donnée à tous les citoyens de participer aux affaires publiques et de décider le plus possible par eux-mêmes de ce qui les concerne. Je préfère donc tout naturellement la démocratie illibérale à la démocratie libérale, sans ignorer pour autant que le modèle illibéral doit encore être précisé.

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Vous considérez-vous comme antilibéral ou illibéral ? Quelle différence ?
Le titre de mon livre, Contre le libéralisme, répond déjà à votre question. L’antilibéralisme et l’illibéralisme ne sont évidemment pas incompatibles : l’un peut conduire à l’autre (et même il le devrait). Disons que l’antilibéralisme demande peut-être une vision plus précise ou plus argumentée des enjeux idéologiques. L’illibéralisme reste souvent confiné à la sphère politique, tandis que l’antilibéralisme analyse plus systématiquement les fondements de ce qui est commun au libéralisme économique, au libéralisme politique et au libéralisme « sociétal ».

L’antilibéralisme de gauche et l’antilibéralisme de droite ont-ils un avenir commun ? Peuvent-ils travailler ensemble ?
En théorie oui, en pratique cela dépend des circonstances. Les doctrines libérales n’ayant elles-mêmes jamais été unifiées, la critique du libéralisme a pris depuis plus de deux siècles des formes très différentes. Les adversaires de l’idéologie libérale n’ont pas nécessairement les mêmes motivations, et ne proposent pas non plus les mêmes solutions de rechange. À droite, beaucoup rejettent le libéralisme « sociétal », mais se satisfont très bien du libéralisme économique. À gauche, c’est plutôt l’inverse. Cela dit, certains thèmes antilibéraux peuvent avoir un caractère fédérateur, à commencer par le refus de la marchandisation du monde, d’un individualisme destructeurs des liens sociaux, du règne de l’argent et de la logique du profit, de la suppression des limites et de la négation des frontières (« laissez faire, laissez passer »), etc.

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Le populisme est-il un antilibéralisme ?
Il l’est souvent à son insu. Le mouvement des Gilets jaunes est à cet égard révélateur : il y avait probablement très peu de libéraux autour des ronds-points ! Cette hostilité spontanée aux principes libéraux ne se double en revanche que très rarement d’une véritable prise de conscience idéologique. Nombre de prolétaires du XIXe siècle critiquaient la bourgeoisie, mais ne rêvaient au fond que de pouvoir s’embourgeoiser à leur tour. Parmi ceux qui dénoncent aujourd’hui la montée des inégalités et de la précarité, certains pensent aussi que tous les problèmes seraient résolus s’ils pouvaient s’enrichir à leur tour. On voit par ailleurs, là où des mouvements populistes ont déjà accédé au pouvoir, qu’en matière économique leur attitude vis-à-vis du libéralisme est pour le moins équivoque.

Qui sont les personnalités politiques qui incarnent en Europe l’opposition au libéralisme ?
Beaucoup d’hommes politiques se montrent volontiers critiques du libéralisme, mais je n’en vois aucun dont on pourrait dire qu’il « incarne » à lui seul l’opposition au libéralisme. Le travail est plus avancé du côté des essayistes, peut-être parce qu’ils sont plus familiers des idées. Je pense notamment à un auteur comme Jean-Claude Michéa, un « socialiste conservateur » qui est un peu l’héritier de l’Anglais George Orwell et de l’Américain Christopher Lasch, deux auteurs qu’il a d’ailleurs contribué à mieux faire connaître en France.

Travaillez-vous sur un prochain ouvrage ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
J’ai toujours beaucoup de projets en cours, mais il est un peu tôt pour annoncer un nouveau livre. Peut-être un essai sur la « théologie politique » (les rapports entre politique et religion).

Propos recueillis par Rolland Rochefort.

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Contre le libéralisme, Alain de Benoist, éditions du Rocher, février 2019, 348 pages, 19,90 euros

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