La Poésie, cette femme ignorée qui sauvera le monde…

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Poésie
La femme a l'ombrelle, Jules Breton (1871).

Être poète, ma foi, voilà une belle affaire. Qu’avons-nous donc à faire de tant de rêveries ? N’est-ce point-là une quête bohème, de futiles flâneries de l’esprit ou quelques fuites hasardeuses hors du réel ? La société d’aujourd’hui se passerait bien des poètes. Nous avons besoin de politiques, de stratèges, d’économistes, de scientifiques, de médecins, d’hommes et de femmes en un mot, mais les poètes qu’apportent-ils au monde ?

Là est la question en effet… Question des plus intrigantes si l’on considère que la poésie a existé depuis la nuit des temps. Or pourquoi chaque siècle d’histoire se verrait affublé de poètes si la poésie était inutile ? Pourquoi en surgirait-il toujours de nouveaux du fond des âges se revendiquant chanter, clamer, et célébrer la vie, si tout ceci n’était qu’une folle tromperie ?

Peut-être que finalement, dans l’essence même des choses, la poésie se trouve être nécessaire à l’homme et que les poètes en sont les interprètes nécessaires ? Mais alors, revenons aux fondamentaux, qu’est-ce que la Poésie ?

C’est Jean-Pierre Siméon, poète, dramaturge, romancier et critique de notre siècle, qui a osé affronter ces réflexions et leur apporter des réponses, lors de sa dernière conférence donnée ce jeudi 16 janvier 2020 en l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse, située dans le Palais de l’Hôtel d’Assézat.

« La poésie sauvera le monde ». Tel fut le titre provocateur de son propos. Affirmation follement ambitieuse, serait-il légitime de répondre. Et pourtant n’y a-t-il point une part de notre être séduite par ces mots qui offrent tant de possibilités à l’avenir… ?

La Poésie, l’Eve des premiers jardins…

Dès lors que l’aventure humaine a commencé, la poésie a existé. C’est un fait incontestable. Les premiers siècles de l’histoire le prouvent d’ailleurs, puisqu’ils ont laissé à la postérité des noms tels qu’Homère, Virgile, Horace, pour ne citer qu’eux… De tous temps des poètes ont surgi et se sont distingués de leurs contemporains. Ils ont crié la vie, ils ont chanté l’amour, ils ont contemplé la nature, ils ont célébré la mort… Et encore aujourd’hui à chaque génération, une nouvelle anthologie de poèmes s’écrit avec un florilège incroyable de talents, d’histoires, d’inspirations, de personnalités, de langues, de cultures différentes…

La poésie est donc universelle, hors du temps, présente dans chacune de nos patries, de nos littératures et de nos civilisations, transmise par la parole ou par la plume. Or si elle rayonne et subsiste par l’essence même de ce qu’elle est, c’est qu’incontestablement elle doit être un mystère nécessaire que les hommes doivent percer à jour.

Ainsi donc, qu’est-ce que la Poésie ?

Il n’est point de définition exacte, parfaite ou sublimée de la poésie. Nous pouvons chacun en avoir notre propre conception, nos propres intuitions ou nos propres images. Mais tout comme Jean-Pierre Siméon, je reprendrais les mots du poète Georges Perros : « Le plus beau poème du monde ne sera jamais qu’un pâle reflet de ce qu’est la poésie : une manière d’être, d’habiter, de s’habiter ».

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Ainsi la poésie n’apparaît plus comme un art abstrait ou une échappatoire du réel. Bien au contraire, elle est une prise de conscience de la vie. Une éthique. Une manière de vivre. Un ancrage dans le réel. Elle offre à notre existence cette prise de conscience de l’être. Car oui, nous sommes. Nous sommes, dans un monde. Mais à quel prix ? Dans quelle mesure ? Et dans quel monde ?

La Poésie, une révélation de l’être par le réel…

Nous sommes, oui. Pourtant notre être ne cesse d’être en souffrance car nous ne le définissons pas à l’essence de ce qu’il est vraiment. La poésie serait-elle donc le moyen d’y parvenir ?

Comme nous le fait remarquer Jean-Pierre Siméon, « nous vivons le monde en prédateur » et nous l’avons conquis pour notre seul profit. Ainsi selon lui, trois tendances nous gouvernent et nous donnent l’illusion d’être et de vivre : le Pouvoir, l’Avoir, le Paraître. Nous pensons « être » par le pouvoir que nous détenons, par les biens que nous possédons, par les images de notre personne que nous renvoyons aux autres pour nous prouver à nous-même que nous existons.

La poésie, elle, est à l’extrême inverse de tout ce qui nous gouverne. Elle nous montre qu’il existe une autre façon d’habiter le monde et de s’habiter soi-même. Elle nous prouve qu’on peut « être » intensément. Et c’est là l’invitation et le vœu que nous formule chaque poète.

La poésie nous fait saisir notre existence en dehors du milieu et des sonorités imposés par la société, mais telle que la vie nous l’offre dans son essence. Elle incarne alors le plus juste rapport au réel qui soit. Et les poètes ont donc sans aucun doute la responsabilité de nous transmettre ce sens le plus exact et le plus exigent de la réalité.

Mais quelle définition du réel peut-on donner ?

Le réel, c’est ce qui est. Ce n’est point la conception ou l’impression que nous avons de notre propre vie, ce n’est pas la vision de la vie que le milieu qui nous est imposé nous donne. C’est ce qui est.

Vivre dans le réel, c’est remarquer à travers une fenêtre cette seule branche d’aubépine inondée de lumière ; c’est encore courir dans une rue et tout à coup lever les yeux sur un ciel brillant d’étoiles et s’arrêter… C’est saisir en un mot notre existence telle qu’elle nous échappe la plupart du temps dans une société pressée et anxieuse de préoccupations.

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Le réel, c’est un infini de possibilités. Pour un être qui le saisit vraiment, tous les possibles sont là. Mais l’homme a souvent peur de voyager dans l’inconnu et n’ose s’y risquer. C’est pourquoi la mission du poète est de l’aider à se tourner vers le mystère profond de cet infini et à le faire sien.

Mais alors comment s’y prennent-ils pour retranscrire ce sens du réel dans sa complexité et ses sublimes nuances ?

La langue, étrange outil de la Poésie…

Ils y parviennent par la langue. Notre langue. Celle que nous employons chaque jour dans ce but de communiquer. Mais les poètes la détournent, l’inversent ; la poésie elle-même la transcende et en fait un outil de définition du réel.

Vous aurez remarqué sans peine à quel point la langue des poètes est étrange et éloignée de la nôtre. Prenons un exemple très simple… Un homme amoureux, pour prouver son amour à sa bien-aimée, lui dit : « Je t’aime ». Un poète, lui, dira : – « Mignonne, allons voir si la rose, Qui ce matin avait éclose Sa robe de pourpre au soleil… » ou bien : « Cher ange, vous êtes belle A faire rêver d’amour, ». Ne pensons pas qu’il s’agisse là d’envolées romantiques et lyriques sans signification.

Les poètes offrent ici à l’amour bien plus de possibilités qu’un simple « Je t’aime » ne peut offrir. Ils nous permettent de côtoyer l’amour de la manière la plus intime et la plus essentielle, ils nous permettent de le sonder bien plus en profondeur, de l’offrir intensément.

Avec la poésie, intense devient la vie, intense devient l’amour, intense devient la mort.

Peut-être que cette langue parle et écrit le réel dans des atours qui parfois nous échappent ou nous paraissent indéchiffrables… Doux mystère des poètes ! Mais le réel n’en reste pas moins clamé au monde et la vie s’y retrouve toute entière captive de ces mots.

Alors curieux langage, en effet, mais ô combien porte-parole de ce réel qui est nôtre !

Une langue pourtant qui, depuis des siècles, crie dans le désert…

À travers les siècles de notre histoire, les poètes, malgré le prestige reconnu de leurs œuvres, ont toujours été ignorés ou récriés par leurs contemporains. Silence et ignorance, voilà ce qu’on leur a offert, quand eux nous promettaient la vie, un sursaut d’existence, un infini profond et mystérieux.

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Condamnés à porter malgré eux, ces qualificatifs de rêveurs, d’idéalistes, de penseurs dont on ne comprend guère le langage subtil, de menteurs dissimulant le réel, leur voix est demeurée pour les sociétés un écho sourd sans intérêt. Mis au rebut, ignorés, ils ne furent point écoutés à leur juste valeur ou même pris au sérieux. Pourtant entre leurs vers se trouvent depuis des millénaires les plus belles notes de l’existence, les rayons sublimes de la Vérité et la plus folle de toutes les Espérances.

Ils auraient pu changer le monde, si le monde l’avait voulu. Mais ils demeurèrent dans l’ombre à cause des hommes qui se contentent de trop peu. Alors à notre tour, de grâce, ne soyons pas ainsi.

Que pourrions-nous conclure ?

Poésie et poètes… Qu’apportent-ils au monde ?

S’il fallait résumer toute la richesse offerte par la poésie à l’homme, nous pourrions simplement dire qu’elle apporte la joie… qui est une plénitude de l’être. C’est là le vœu de chaque poète, formulé dans chaque poème. C’est là le don immense et la grandeur de la poésie. Elle nous offre cette possibilité de vivre et d’habiter le monde différemment, de prendre conscience de ce que nous sommes, de vivre intensément accroché au réel sans cette souffrance de l’être…

Vivre en deux mots, c’est donc penser en poète les plus belles et les plus importantes choses de la vie.

Un poème ne ment pas. Comme le dit Jean-Pierre Siméon : « Le poème a pour arrière-pays la mort ». Il ne se voile pas la face, ne cherche pas à nous tromper en nous enlevant dans des jardins illusoires. La Poésie est l’Amitié du réel. Un poème nous offre donc l’émerveillement infini de la vie sous chacun de ses voiles. C’est pourquoi, nous devons vivre en poète, ou du moins avoir ce rapport poétique au monde. Ainsi nous pourrons nous emparer de notre existence, et en faire un poème, qui sait ?

La poésie n’est point un luxe pour une élite. Elle n’est point pour le vieillard, pour l’érudit ou le poète. Elle appartient légitimement à tous les hommes puisqu’elle est nécessaire. Mais aujourd’hui surtout, elle appartient à la jeunesse qui, demain, aura la garde du monde. Les jeunes ignorent tout de ce pouvoir qu’ils ont à portée de leurs mains, comme ils ignorent tout de cette responsabilité qu’est la leur. Mais nous devons leur communiquer cet amour de la poésie et leur rendre accessible, car s’ils vivent en poètes, ils pourront offrir au monde bien plus que ce que le monde leur a offert…

… Ils changeront ainsi la face de la terre. Et les sociétés de demain, comme la nôtre aujourd’hui, pourront affirmer sans peur que c’est la poésie qui peut sauver le monde.

Blanche de Marsan

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