Antoine Font, agriculteur : « Cette crise va recentrer les gens sur les produits français »

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Extrait du film "Au nom de la terre", 2019 © Diaphana Distribution

Pas de confinement pour les agriculteurs, Antoine Font, à la tête d’une exploitation à Castelnaudary, nous confie la détresse de certains de ses collègues, mais aussi des bienfaits que pourraient amener cette crise. 

Quel est le quotidien des agriculteurs en cette période de confinement ? Ont-ils la main d’œuvre nécessaire pour mener à bien leur récolte ? Quelles conséquences aura cette crise du coronavirus sur leurs exploitations ? C’est à ces question qu’Antoine Font, agriculteur à Castelnaudary (Aude) a tenté de répondre auprès d’Infos-Toulouse. 

Arboriculteur, Antoine Font possède une petite exploitation de 94 hectares de pommiers et de 30 hectares de céréales. À la tête de deux sociétés, l’une en lien avec une coopérative, et l’autre consacrée à la vente directe dans son commerce, l’agriculteur témoigne de la gestion et des conséquences du coronavirus dans le monde agricole. 

Infos-Toulouse : Comment vivez-vous ce confinement ?
Antoine Font : Je continue à travailler malgré une grande partie du personnel qui s’est arrêté. Nous avons une famille de Portugais qui vient travailler chaque année pour faire la taille des pommiers et qui sont bloqués ici. À ce niveau là je ne suis pas embêté, d’autres le sont beaucoup plus. Nous avons également un permanent qui travaille seul et j’essaye d’organiser des ateliers de personnes seules. Ils ont des consignes sur les comportements à adopter et du gel hydroalcoolique. Pour le moment ça ne se passe pas trop mal. 

Remarquez-vous un manque de main d’œuvre dans le secteur agricole ? 
Certains de mes collègues ont un manque de main d’œuvre. Dans la pomme on n’est pas dans une période de récolte ou une période intensive. Ce n’est pas comme mes collègues qui produisent des asperges ou des fraises qui eux, n’ont pas assez de personnel et vont perdre de la marchandise. Pour eux, c’est un gros problème.

Jusqu’à -80% de chiffre d’affaires

Quel est l’impact de cette crise sur vos ventes ?
Sur le magasin de vente local, le chiffre d’affaires est en baisse de 80%. Les gens ne viennent pas trop même si on a mis en place un système de protection. Les gens rentrent par trois dans le magasin, on les oblige à prendre un peu de gel avant d’aller choisir leurs fruits. 
Par contre au niveau des grandes surfaces, ça explose. C’est le chiffre d’affaires augmente de 25% sur une période comme le mois de mars où d’habitude les clients commencent à se retrancher sur l’asperge, la fraise. Là, ça explose et j’ai des commandes énorme. 

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Certains voient en cette crise l’occasion d’un retour au localisme, le remarquez-vous ? 
Il y a moins d’importations, donc effectivement on le ressent. Les supermarchés locaux en font la publicité dans les journaux tous les jours. Ça fait trente ans que je travaille avec les grandes surfaces, les gens savent que mes pommes y sont. Il y a un comportement où on va faire toutes nos courses au même endroit plutôt que d’aller à droite et à gauche, et c’est pour ça que les gens vont davantage dans les grandes surfaces.

« On risque plus de se faire contaminer dans un supermarché qu’en plein air sur un marché »

Il y a-t-il un risque de pénurie de votre part ? 
Début avril je n’ai plus rien mais j’arrivais en fin de saison. Mais la pomme se conserve jusqu’au mois de septembre, octobre, novembre, c’est moins un problème que l’asperge, la fraise ou la pêche… Je plains beaucoup ces producteurs qui n’arriveront pas à écouler leur came. 

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Certains ont dénoncé la fermeture des marchés, regrettez-vous ce choix du gouvernement ? 
Si je ne suis pas concerné, je comprends ceux qui les font. Que les marchands de vêtements, de chaussures, de tissus n’ont plus le droit d’exposer je peux comprendre, mais qu’on autorise au moins les produits de premières nécessité. Les marchés sont assez vastes pour les séparer. À premier abord, on risque plus de se faire contaminer dans un supermarché qu’en plein air sur un marché.

Je remarque que dans les supermarchés, les gens font la queue en respectant les distances réglementaires. Mais parmi eux, il y a 60-80% de personnes âgées. Qu’est-ce qu’ils font dehors ces gens-là ? Que font les enfants, les petits enfants ? On devrait les obliger à rester chez eux. Ma mère, je lui ai interdit de sortir et je vais lui faire ses courses. Il y a des choses qui me semblent folles dans le comportement des gens. Si ces personnes-là veulent rester confinées pendant des mois, ils ont cas continuer à aller faire les courses, c’est eux la cible du virus. 

« Ça permet aux gens de revenir aux sources »

Allons-nous aller vers une recrudescence de la vente directe ? 
On bénéficie surtout de la vente directe par les supermarchés. Je vend 300 tonnes à la coopérative, 300 tonnes par moi-même. Les supermarchés qui jouent le jeu, c’est une bonne chose, ça va recentrer les gens sur les produits français, les producteurs français qui font de la bonne marchandise. C’est assez égoïste, mais ça permet aux gens de revenir aux sources, c’est peut-être un bien quelque part.

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Pensez-vous qu’il y aura un avant et un après cette crise ? 
On a de plus en plus de jeunes qui revenaient vers le local, avant le coronavirus. Les Français aiment leurs agriculteurs de manière générale. Après le coronavirus peut-être qu’on aura des gens qui vont continuer à adopter un certain changement de consommation. Mais le naturel revient au galop… Quand on voyage, on se dit souvent : « les Français, qu’est-ce qu’ils râlent et pourtant qu’est-ce qu’on est bien ». Au bout de quinze jours, on a retrouvé nos bonnes vieilles habitudes, on recommence à râler, et puis on reprend nos comportements de pays capitalistes. Je pense que ça fera pareil. 

« On fait des efforts depuis des années pour montrer qu’on travaille bien »

Plus globalement, cela fait plusieurs années que les agriculteurs alertent sur leur mal-être…
On n’a pas assez communiqué. On est les pollueurs, les empoisonneurs, les médias nous ont défoncé en faisant des reportages à charge. Il y a des vérités qui sont dites, mais c’est à charge. Vous avez Élise Lucet en particulier qui ne va pas au fond des choses ou alors qui font disparaître quelques mots du producteur. Et ça devient le producteur coupable. Je suis allé au Chili une fois, quand vous arrivez à l’aéroport, vous avez de grands panneaux publicitaires pour les produits phytosanitaires. Jamais vous n’aurez ça en France ! Là bas, ils n’ont pas de tracteurs à cabine, ils n’ont pas de masques, ils fument en traitant, donc oui, ils vont tomber malade. On fait l’amalgame avec eux alors qu’on fait des efforts depuis des années pour montrer qu’on travaille bien. Il y a des brebis galeuses comme partout, mais vous pouvez manger des produits français avec beaucoup plus de sécurité que dans certains autres pays européens ou de l’hémisphère Sud. Je rappelle que le plus gros taux de suicide en France, c’est chez les agriculteurs. Il y a une raison à cela…

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