La France éclatée : la question des cités

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Le quartier du Mirail en novembre 1970. André Cros, conservé par les archives municipales de la ville de Toulouse

Une interpellation qui tourne mal à Villeneuve-La-Garenne amène une série de violences urbaines : c’est un scénario devenu classique depuis 50 ans. Tout cela n’a pas dépassé le seuil habituel et les médias ont facilement escamoté les incidents. Mais il intervient à un moment-clé dans la gestion calamiteuse de l’épidémie de Covid-19 par le gouvernement notamment dans les cités. 

La réponse du pouvoir en place apparaît, quant à elle, inadéquate: une fermeté de façade, d’une part, accompagnée  d’un semblant d’état d’urgence que l’État déliquescent ne peut – ou ne veut – faire appliquer correctement et, d’autre part, des concessions assorties d’un discours lénifiant à l’égard des zones urbaines « sécessionnistes »

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Pourtant, nous aimerions comprendre ce qui s’est joué durant ces semaines dans les banlieues, comment nous en sommes arrivés là et surtout quel avenir nous attend car nous avons l’impression d’être entrés dans un état d’urgence permanent et que cette situation d’exception est en passe de devenir le mode de fonctionnement du système. 

Une fois écartées les explications des pleureuses médiatiques associatives, des militants du communautarisme indigéniste ou des matamores sécuritaires du libéral-conservatisme, la situation qui s’offre à nous est celle d’un pays éclaté, d’une société morcelée dont la crise que nous traversons révèle toute l’ampleur. 

[…]

Généalogie de la racaille

Il était normal qu’une société folle, qui se propose de ménager son avenir uniquement en généralisant l’emploi de « camisoles » individuelles et collectives, produise des phénomènes de violence comme les  émeutes d’octobre-novembre 2005, consécutives à la mort de Zied Benna et Bouna Traoré, poursuivis par la police, à Clichy-sous-Bois. Cette vague de violence agit comme la preuve que le « vivre ensemble » n’est plus possible et que l’éclatement de la société française est désormais consommé. Les années 2000 vont voir la mise en place d’une division nouvelle entre une France métropolitaine mondialisée et une France périphérique qui fuit les centres urbains devant l’insécurité et la spéculation immobilière. Cette relégation géographique sera progressivement aussi une relégation sociale avec la crise de 2008 et la mort lente des classes moyennes. 

Dans ces vastes bouleversement sociaux des années 2000 qui ne sont visibles qu’avec vingt ans de recul, une catégorie sociologique va prospérer : « la racaille » ! Le phénomène connaîtra sa naissance symbolique avec les raids sur les manifestations anti-CPE parisiennes de 2005. De très jeunes banlieusards passèrent à tabac et rackettèrent des lycéens manifestant contre la loi Fillon. Dans Marianne n°413 (semaine du 19 au 25 mars 2005), Frédéric Ploquin affirme que « les manifestations lycéennes de ces dernières semaines ont vu émerger un nouveau profil de ‘casseurs’, qui n’ont pas grand chose à voir avec leur aînés ». Autres remarques pertinentes dans le même article : « Le ‘casseur’ version 2005 est jeune, en général mineur. […] Il se distingue par son uniforme, pantalon ample, sweat à capuche, baskets, qui sont les signes extérieurs de sa tribu. Il se prend au sérieux, mise sur la peur qu’il inspire aux autres et parvient facilement à se convaincre que la vraie vie ressemble aux clips de 50 Cent, légende vivante du gangsta-rap nord-américain, ce rap dont les héros sont de grands criminels doublés de fieffés mysogines. […] Courageux mais pas téméraire, il ne s’en prend plus aux vitrines des magasins, ni aux symboles du capitalisme, à la différence de ceux qui l’ont précédé. Il s’attaque aux plus vulnérables, afin de s’approprier un bien dont il pourra tirer un profit immédiat.[…] Il peut se targuer d’avoir traumatisé des milliers de lycéens de la région parisienne, aux premières loges de cette razzia des temps modernes, le 8 mars dernier. Au point que plusieurs milliers d’entre eux ont décidé de sécher la manif suivante. Au point, pis encore, que Lou, une jeune métisse franco-camerounaise, avoue avoir, pour la première fois, eu ‘honte de [sa] couleur’

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La « racaille » (expression qui a fait couler beaucoup d’encre pour pas grand chose) n’est- elle pas le produit de la société de consommation ? « Le caractère prétendument redoutable des racailles marque leur extrême fragilité face à une société qui leur a donné un rôle social qu’ils acceptent sans broncher ». La violence actuelle n’est plus révolutionnaire, elle traduit simplement la misère psychologique et intellectuelle dans laquelle nous sommes tombés. Un examen clinique de cette population montrerait que nombre de racailles sont des débiles mentaux, des bas-du-front facilement manipulables.  

Les gros bonnets de la drogue s’appuient sur une main-d’oeuvre acculturée, intellectuellement déficiente, bien souvent issue de familles éclatées, incapable de se socialiser et immédiatement disponible dès le collège ; population dont les troubles psycho-sociaux seront aggravés par les drogues et un argent facile qui renforcera leur servilité  auprès des gros trafiquants.  

Les rêves des cailleras sont ceux que leur fournit la société de consommation ; leurs frustrations naissent de l’insatisfaction de leurs besoins de marchandises. Ils ne veulent pas changer la société mais simplement s’y intégrer pour pouvoir reproduire les mêmes schémas. L’exemple le plus frappant est peu être le rap business made in Skyrock (où une musique de révolte avec un message fort pour les noirs américains est devenue un produit de consommation nourrissant les fantasmes des pseudos « bads boys » de nos cités). Promu par les médias des classes dominantes (radios, vidéos sur le net,  TV), il véhicule l’idéologie du système dans ce qu’elle a de plus vulgaire. 

Même si elles sont souvent issues des classes populaires, les racailles méprisent plus que tout les prolétaires (que ces derniers soient Français ou immigrés, jeunes ou âgés). Leur idéal étant de s’enrichir par tous les moyens, elles sont parfaitement à l’aise dans l’actuel Système, et il n’y aucune chance de les voir un jour s’attaquer au capitalisme. Alain Tizon et François Lonchampt remarquent avec pertinence que ces « inutiles violents […] n’ont jamais rien remis en cause dans un monde dont on oublie souvent qu’ils partagent les valeurs essentielles (la loi du plus fort, la concurrence, l’agressivité, la réussite…) » (4)

L’émergence du groupe des « islamo-racailles » est l’aboutissement du phénomène. C’est le même mécanisme qui alimente le business du halal et met en scène un rigorisme de pacotille. Sans surprise, on retrouve les mêmes profils de désœuvrés et de losers dans ses rangs. L’arrogance que ce groupe affiche par rapport au reste de la société ne cache pas sa faiblesse spirituelle et sa soif de reconnaissance juteuse par les institutions. Les « islamo-racailles » ont sûrement plus fait pour rendre l’islam intolérable à toute la société française que des heures d’émission d’Eric Zemmour (qui surfe avec brio sur la dénonciation du phénomène sans en tirer toute les conséquences)… 

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