Emmanuelle Ménard : « On ne peut pas continuer à rogner les libertés des Français »

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Emmanuelle Ménard
Emmanuelle Ménard à la marche du collectif "Marchons enfants", à Paris. © Jordi Vives

Emmanuelle Ménard s’est exprimée contre la mise en place de l’application StopCovid, lors du vote à l’Assemblée nationale. La députée de l’Hérault nous confie ses craintes.

Les députés ont adopté, mercredi 27 mai, l’utilisation de l’application StopCovid à partir du 2 juin. Mais ce nouvel outil, censé remonter l’échelle de contamination est particulièrement décrié par l’opposition qui souligne son inefficacité et avertit sur les dangers pour les libertés publiques.

Emmanuel Ménard fait partie des réfractaires à cette application. Après avoir mûrement réfléchi, c’est lors du débat à l’Assemblée nationale qu’elle a pris sa décision. « Trop de zones d’ombre, trop de flou », estime-t-elle. La députée de l’Hérault nous livre ses inquiétudes.

Qu’est ce qui vous a motivée à voter contre l’application StopCovid ?
Quoiqu’en dise le gouvernement, nous sommes en train de rogner de plus en plus les libertés individuelles des Français. Dans un état d’urgence sanitaire, nous pouvons l’accepter, nous avons même voté quasiment à l’unanimité des projets de loi qui ont, de facto, réduit de nombreuses libertés.
Mais cette application ne va pas concerner l’ensemble de la population. Selon les études, plus de 70% des Français n’auront pas accès à cette application. La fracture numérique est bien réelle en France. En effet le public le plus fragile risque d’être peu concerné par cette application : c’est à dire les personnes âgées, qui sont le moins en possession d’un smartphone. Certaines ne savent même pas ce qu’est le Bluetooth.

Le gouvernement dit ne pas imposer l’application, ce qui pose un réel problème quant à son efficacité. Pour cela il faudrait qu’elle soit obligatoire, ce que personne ne souhaite. Aujourd’hui, un autre mécanisme a vu le jour : les brigades sanitaires, qui ne sont pas non plus exemptes de reproches. Depuis leur mise en place, il y a quinze jours, on ne sait pas combien de cas elles ont répertoriés, et si les brigades sont réellement efficaces. Sur l’application StopCovid, nous n’avons aucune étude d’impact, ce qui est un étape essentielle au moment du vote d’une loi. Ici on nous dit qu’elle se fera après coup, c’est un comble. Les modalités de cette application vont être décidées par décret, ils pourraient au moins nous le donner.

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Quels risques présente cette application pour nos libertés ?
Ils nous disent que l’application est complètement sécurisée. Personne n’est naïf et sûrement pas le gouvernement. Au Qatar, même si ce n’est pas la même application, il y a plus d’un million de personnes qui ont vu leurs données être exposées au public (numéro d’identité, géolocalisation et statut de santé, Ndlr.). C’est la preuve que ces applications ne sont pas totalement sécurisées et peuvent être piratées. L’autre argument qui me fait bondir, c’est la question de la souveraineté numérique. Mais qu’ont-ils fait pendant la loi Avia ? Ils ont demandé aux plateformes étrangères (Google, Facebook, Twitter) de censurer et d’appliquer un pouvoir de police et de justice sur les réseaux sociaux. Ils l’invoquent quand ça les arrange mais quand ça les dérange elle n’est plus tout à fait si importante que ça.

Craignez-vous une dérive autoritaire ou l’installation d’une société de surveillance, de la part du gouvernement ?
Je ne crois pas à une dérive autoritaire. Tout cela est fait avec beaucoup de bonnes intentions. Mais vous savez, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Quand ils vous disent qu’ils pensent d’abord à la sécurité et à la santé des Français, c’est un vrai dilemme. Mais à un moment donné, je pense qu’aujourd’hui la sécurité et la santé des Français sont moins menacées qu’elles ne l’étaient il y a un mois. Par chance, pour l’instant on ne voit pas de deuxième vague. Je veux bien déléguer des pouvoirs exorbitants au gouvernement mais il faut que cela passe devant le Parlement. Mercredi, c’était un débat tronqué, avec un vote qui ne concernait pas qu’une idée. Nous n’avons même pas le décret d’application, on ne sait même pas comment cela va se concrétiser dans les faits et on nous demande de voter pour donner un blanc seing au gouvernement. On ne peut pas continuer, sous prétexte d’état d’urgence sanitaire, à rogner les libertés des Français.

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Comment avez-vous discerné votre vote ?
J’ai été très partagée. Il s’agit d’ne question de santé publique et je ne prends pas la santé des Français à la légère. J’ai mis longtemps à me décider, mais je vous avoue que la discussion dans l’hémicycle m’a convaincue de voter contre, parce que je trouvais que les objections que nous pouvions apporter étaient prises à la légère.
Oser dire qu’on invoque la santé des Français quand on n’est pas capable de distribuer des masques à tout le monde, ni de tester tous ceux qui le demandent… À Béziers nous sommes bien placés pour le savoir. La mairie de Béziers avait demandé, avant le 11 mai, de tester le personnel des écoles et des crèches pour rassurer les parents. L’Agence régionale de santé a refusé alors qu’elle l’avait autorisé à Marseille. La doctrine officielle est à géométrie variable encore une fois.

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