Guillaume Bernard : « De nouvelles offres politiques crédibles peuvent émerger »

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Guillaume Bernard

Au lendemain des élections municipales et d’un remaniement ministériel attendu, Guillaume Bernard nous dépeint le panorama des forces et des combinaisons politiques. 

Que retenir des élections municipales ? Quelles attentes peut-on avoir du remaniement ministériel. Guillaume Bernard, est enseignant-chercheur, docteur et habilité à diriger des recherches en histoire des institutions et des idées politiques, maître de conférences à l’ICES et professeur associé à l’université Laurentienne. Il enseigne également dans d’autres établissements comme l’Institut catholique de Toulouse. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont La guerre à droite aura bien lieu, Le mouvement dextrogyre, (aux éditions Desclée de Brouwer). Il nous livre son analyse d’une fin d’année politique surprenante.

Infos-Toulouse : Comment analysez-vous les résultats du second tour des élections municipales sur un plan national ?
Guillaume Bernard : Même si les circonstances du scrutin ont été particulières (sortie du confinement, seul un tiers du corps électoral concerné), le désintérêt des Français envers les partis politiques s’est traduit par un taux d’abstention record (60%). Cela est d’autant plus significatif que, jusqu’à présent, avec la présidentielle, les municipales étaient le scrutin préféré des électeurs et le maire le seul homme politique envers lequel ils avaient encore une certaine confiance. C’est le signe que l’offre politique est insatisfaisante.

Que vous inspire la victoire des écologistes dans de nombreuses grandes villes ? Qui sont-ils ? Est-ce réellement inquiétant ?
La percée des Verts, même si elle doit être relativisée étant donnée la très forte abstention, est cependant certaine. Mais, les municipales 2020, après les européennes de 2019, marquent moins une progression de la gauche (elle pèse toujours 25% environ du corps électoral comme en 2017) qu’une modification des rapports de force en son sein. Le PS et le PC survivent dans le cadre de listes de gauche plurielle dont certaines, sans doute les plus médiatisées, étaient menées par des Verts (Bordeaux, Lyon). Les Verts sont en passe de se substituer au PS (Strasbourg, échec sur le fil à Lille) comme la principale force politique de gauche (du moins quand LFI est absente comme aux municipales ou rate sa campagne comme aux européennes).

Est-ce le signe que les Français ont développé une conscience écologique ?
Les Verts n’ont pas le monopole de l’écologie et l’écologie des Verts est très spéciale. C’est une pseudo-écologie – une « escrologie » pourrait-on même dire – une écologie des villes : les électeurs des Verts sont les « Bobos » des métropoles (plus riches que le reste du pays) et non dans les campagnes qui, elles, pratiquent l’écologie réelle, celle de l’agriculture biologique et des circuits courts. L’écologie des Verts, est une écologie irréaliste (défense des éoliennes) et punitive (taxe carbone), une écologie au détriment des « ploucs » du monde rural et péri-urbain.

En fait, beaucoup de candidats des Verts sont bien plus des gauchistes que des écologistes. Il ne s’agit pas de faire un procès d’intention à tous ceux qui, comme l’assez sympathique José Bové (logiquement hostile tant à la PMA qu’aux OGM), affichent des préoccupations environnementales. Mais, pour certains, il y a fort à parier que l’écologie ne soit que le cheval de Troie d’une idéologie authentiquement gauchiste, hostile à la civilisation occidentale (sous couvert de préconisation de la décroissance) et en faveur de l’immigrationnisme et du progressisme sociétal. Le cas de Noël Mamère est, à ce titre, emblématique : il s’est toujours prononcé en faveur du voile islamique et il est celui qui, alors maire de Bègles, a célébré, en 2004, à l’époque en infraction à la loi, un « mariage » homosexuel.

« LR est un parti sur le déclin »

À Toulouse et dans les villes d’ex-Midi-Pyrénées, les grandes villes ont été sauvées par la droite, pourrait-on voir un nouveau bastion dans cette région, pourtant réputée très à gauche ?
Sincèrement, je ne me suis pas penché avec attention sur tous les résultats significatifs du Sud-Ouest. Mais, il ne me semble pas, à première vue, que cette région soit devenue, comme par enchantement, un bastion de la droite. En revanche, il est très possible que le rejet de la gauche s’explique par son basculement dans des positions communautaristes incompatibles avec un esprit républicain qui s’est enraciné.

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Les Républicains n’ont-ils pas payé leurs alliances avec LREM ? En prendront-ils conscience ?
Le principal échec aux municipales, c’est celui de LREM, symbolisé par la débâcle d’Agnès Buzyn à Paris alors que les électeurs de la ville avaient plébiscité Macron en 2017. Le parti du président de la République ne tire son épingle du jeu que lorsqu’il a réussi à capter un élu local implanté qui a bénéficié de la prime au sortant (Angers par exemple).

Quant à LR, c’est un parti sur le déclin. Il reste cependant la principale force politique dans les villes moyennes ; mais, son positionnement est incontestablement brouillé par des alliances faites avec LREM pour tenter de bloquer dans de grandes métropoles (ce qui s’est révélé être un échec) la victoire de listes de gauche menées par des Verts. Les Républicains s’entêtent aussi dans le « front républicain » et permettent l’élection d’un maire de gauche (pourtant minoritaire) par refus obstiné de trouver un accord avec la droite nationale (Carpentras, Marseille). LR est un parti qui se cherche, pris en étau entre LREM et le RN. S’il est à nouveau absent du second de la prochaine présidentielle, il est possible qu’il implose et sombre.

Du côté du Rassemblement national, le nombre d’élus a considérablement baissé malgré la victoire dans deux nouvelles communes. Comment l’analysez-vous ?
L’impuissance du RN est flagrante : outre que ce parti n’a pu présenter que 400 listes au premier tour (contre 600 en 2014), son nombre d’élus municipaux a effectivement chuté (un peu plus de 800 en 2020 contre presque 1.500 en 2014). À une exception, s’il a vu ses maires sortants réélus, le RN peine à étendre sa toile ; les victoires de Perpignan et de Moissac sont le fait de listes d’union sans l’étiquette du parti avec des têtes de liste enracinées localement. La logique partisane mortifère a conduit le Rassemblement national à préférer faire battre des listes qu’il ne contrôlait pas plutôt qu’à les laisser gagner sans son contrôle, c’est le cas à Tarascon. La direction nationale du RN s’entête à confondre alliés avec ralliés.

« Ce n’est pas l’addition de segments électoraux que doit viser une telle initiative »

Comment expliquer que les forces politiques qui ont le plus échoué aux municipales soient, quand même, celles qui seront susceptibles d’être les finalistes à la prochaine présidentielle puisque les sondages annoncent un duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen ?
L’éclatement du scrutin des municipales en 35.000 communes (où il y a beaucoup de listes sans étiquette) nécessite une implantation locale que ni LREM ni le RN n’ont. Il n’en demeure pas moins que ce sont les deux partis qui ont été présents au second tour de la présidentielle de 2017 et qui ont été très largement en tête aux européennes de 2019. Dans ces conditions, ils apparaissent (encore) comme les forces politiques incarnant, même imparfaitement, l’alternative idéologique entre le mondialisme et le populisme, entre le progressisme et le conservatisme. Pour l’heure, Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont donnés comme les vraisemblables finalistes de la présidentielle de 2022, mais à deux ans du scrutin, avec une telle défiance des Français envers les partis (abstention record aux municipales) et dans le contexte d’une colossale crise économique et sociale, les choses peuvent changer et de nouvelles offres politiques crédibles peuvent peut-être émerger. Cela est parfaitement envisageable car une enquête d’opinion, publiée en début d’année, avait montré que 80% des Français ne voulaient pas, en 2022, d’un remake de 2017.

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Quelle pourrait être cette nouvelle offre politique ?
Les idées de droite sont majoritaires (au moins 60% d’adhésion voire 80% pour certaines) dans le pays : autorité de l’État (en particulier en matière de sécurité), défense des libertés (tant pour les entreprises que pour les collectivités territoriales), préférence nationale en matière d’emploi, etc. Mais, ces principes ne sont majoritaires que tant qu’ils sont présentés en aveugle, c’est-à-dire sans étiquette partisane. Dès qu’ils sont estampillés d’une marque partisane, ils deviennent minoritaires. Une offre politique nouvelle passe donc par une recomposition du spectre politique de la droite, un rassemblement des forces authentiquement de droite (et non pas seulement classées à droite) au-delà des actuels partis. Candidats et électeurs de droite sont actuellement éparpillés entre différents partis à l’évidence incapables de s’entendre. Pour la présidentielle, il est vraisemblable qu’une candidature alternative ne pourra émerger, d’une part, que sur la base d’un discours programmatique clair et cohérent (identité, autorité, souveraineté, libertés, dignité) et, d’autre part, qu’en dehors des partis pour être capable de les dépasser par le haut et, en même temps si j’ose dire, d’obtenir le soutien de la base qui en a assez d’être artificiellement divisée. Ce n’est pas l’addition de segments électoraux que doit viser une telle initiative, mais la création d’une dynamique capable de remobiliser ceux qui sont dégoûtés par la politique politicienne (comme les Gilets jaunes des ronds-points).

« Pas la moindre allusion n’a été faite à l’immigration et à l’insécurité »

Comment expliquer le changement de Premier ministre ?
Il est probable que, d’une part, Macron voulait un Premier ministre qui ne lui fasse de l’ombre pendant la fin de son mandat et que, d’autre part, Édouard Philippe voulait se mettre à l’abri de la crise économique et sociale et, ainsi, être en capacité de remplacer Macron lors de la prochaine présidentielle si ce dernier était empêché de se présenter.

Avec la démission d’Édouard Philippe, l’ancien secrétaire général de l’Élysée sous François Hollande, Emmanuel Macron, a choisi comme Premier ministre l’ancien secrétaire général adjoint de la présidence de la République sous Nicolas Sarkozy, Jean Castex. En somme, un simple jeu de chaises musicales au sein de l’énarchie… Un énarque, ancien socialiste rocardien ayant rejoint l’UMP dans l’équipe d’Alain Juppé, est remplacé par un autre énarque, élu local LR, dont le directeur de cabinet à Matignon, Nicolas Revel, énarque lui-même, est issu de la gauche puisqu’il a été directeur de cabinet de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris puis secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Hollande aux côtés d’un certain Macron… La grande coalition macronienne doublée du népotisme technocratique dans toute son autosuffisance.

Lors des discours de la passation de pouvoir, le vendredi 3 juillet, Philippe et Castex se sont auto-congratulés. Certes, c’est la loi de l’exercice. Mais, plus significatif, si les deux hommes ont évidement évoqué les questions économiques, tant la crise qui a déjà commencé va être forte, pas la moindre allusion n’a été faite à l’immigration et à l’insécurité. Signe que « l’élite » politico-administrative est, vraiment, en rupture psychologique et sociale avec la « France périphérique ».

Que faut-il retenir du remaniement ministériel ?
Tous les commentaires se focalisent sur les personnalités. Certes, cela a une certaine importance : il y a des partants, sans doute ceux qui entachaient l’image de l’Exécutif (Christophe Castaner, Sibeth Ndiaye) et des entrées fracassantes (Maître Éric Dupond-Moretti). Mais, le remaniement n’est pas vraiment d’ampleur (Bruno Lemaire reste à l’économie, Gérald Darmanin passe l’Intérieur…). Il semble que la macronnie peine quelque peu à se renouveler et s’étendre.

Ce qui est surtout significatif, c’est l’ordre protocolaire lors de l’annonce de la composition du Gouvernement. Les affaires européennes sont en première position et l’écologie en deuxième ; cela annonce peut-être les thèmes de campagne envisagés par Macron pour 2022. Les fonctions régaliennes sont reléguées loin derrière : le ministère de l’Intérieur est en sixième position, le ministère de la Justice en dixième ! Autrement dit, le supranational plutôt que le national, l’idéologie plutôt que le réalisme…

La guerre à droite aura bien lieu - Guillaume Bernard

La guerre à droite aura bien lieu, le mouvement dextrogyre, Guillaume Bernard, éditions Desclée de Brouwer, 2016, 396 pages, 19,90 euros. 

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