Frédéric de Natal : « Juan Carlos est celui à qui l’Espagne doit tout »

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Juan Carlos
Juan Carlos Ier, roi d'Espagne en 2007. Crédit : Wikipedia

Après avoir abdiqué en juin 2014, le roi d’Espagne Juan Carlos, se retrouve au milieu d’une affaire de pot de vin qui le pousse à quitter son pays. La monarchie s’en remettra-t-elle ? Eléments de réponse avec Frédéric de Natal. 

Désigné par le général Franco pour prendre la suite de la gouvernance d’Espagne, Juan Carlos a modernisé le pays en l’ouvrant à la démocratie et en instaurant une monarchie constitutionnelle garant de l’unité de la Nation. Après avoir abdiqué le 2 juin 2014, c’est désormais son fils, Philippe VI qui est en charge des affaires. Mais depuis, Juan Carlos se retrouve aux prises à une affaire de pots de vin avec l’Arabie Saoudite et a décidé de quitter l’Espagne.

Un épisode qui pourrait fragiliser la monarchie espagnole, pourtant confortée par une popularité toujours majoritaire au sein de la péninsule ibérique. Le roi Philippe VI est ressorti conforté de la crise sanitaire, dont il a pris une part importante pour venir au secours de sa population. 

Journaliste-pigiste, ancien de Point de Vue-Histoire, spécialiste des monarchies et de l’Afrique, Frédéric de Natal nous livre quelques éléments de réponses sur la crise politique que traverse ces derniers jours l’Espagne. Vous le retrouverez dans divers magazines et quotidiens nationaux, comme L’Incorrect, ou encore sur son site de référence Monarchies et dynasties

Quel genre de roi était Juan Carlos ?
Je crois qu’il faut avant tout retenir de cet homme qu’il fut un père de famille soucieux d’inculquer des devoirs et des valeurs à ses enfants, un roi épris de justice et du respect de la démocratie (un mot qui est loin d’être antinomique avec la monarchie, soulignons-le), un passionné de l’Espagne dont il a assuré l’unité, un Bourbon descendant de Louis XIV ayant le sens de l’Etat. En quelques mots, il est celui à qui l’Espagne doit tout à commencer par son pluralisme politique et que semblent avoir malheureusement oubliés certains partis qui tirent actuellement à boulets rouges sur lui. Ou sa réussite économique. Il va laisser indubitablement sa marque dans l’histoire de l’Espagne et de l’Europe avec derrière lui un bilan majoritairement favorable.

Pouvez-vous nous parler des derniers épisodes au sein de la couronne espagnole ? Que lui reproche-t-on exactement ?
C’est une chasse au Botswana en 2014 qui a mis le feu aux poudres. En posant devant un éléphant qu’il avait abattu, le roi s’est attiré les foudres de la vox populi dont l’agacement général, mélangé aux affres d’une crise économique, a été allègrement nourri par les partis républicains et indépendantistes qui remettent en cause le principe monarchique. L’emballement médiatique et un règne de 40 ans à bout de souffle ont eu raison de sa monarchie. Il a eu raison de lâcher les rênes à son fils, ce qui a permis à la monarchie de retrouver un second souffle.

Concernant les derniers éléments qui ont mené à son départ hors de l’Espagne, je vais résumer simplement. Il est accusé d’avoir touché des pots de vins de l’Arabie Saoudite dans le cadre de contrats juteux entre les deux pays, dont une grosse partie a été déposée sur des comptes suisses après avoir transité par ceux de son ancienne maîtresse. Cette dernière a tout révélé à la justice qui enquête sur la véracité des faits. Une affaire de blanchiment d’argent et de fraude fiscale qui a entaché la réputation d’un souverain très respecté des espagnols y compris à l’international. Ici aussi, son départ volontaire a été avant tout pris en accord avec le roi Philippe VI et afin de sauver l’honneur du système monarchique quelque peu malmené ces derniers temps, il faut le reconnaître. 

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Un roi est-il au-dessus des lois ?
Aucun monarque ne peut être vraiment au-dessus des lois. Et c’est bien ce qui pose débat en Espagne où le caractère royal de la personne même de Juan Carlos est inviolable, d’après la constitution de 1978. Juan Carlos n’entend pas se dérober de toute façon quand même bien il est difficile d’imaginer le roi à la barre d’un tribunal. N’en déplaise à Podemos qui fantasme sur cela. Son avocat l’a bien dit, le roi répondra de ses actes qu’il soit en république dominicaine ou à Tataouine les Flots.

Peut-on comparer la fuite de Juan Carlos à celle de Louis XVI à Varenne ?
Non, cela n’a rien à voir. La fuite de Varennes a été organisée alors que la France était encore dans la phase 1 de sa révolution française. L’Espagne n’a pas détrôné son souverain, n’est pas entrée dans une phase de changement institutionnel et on est encore loin de ce qui s’est passé en 1931 dans ce pays. D’ailleurs, la monarchie n’est pas menacée de tomber comme cela a été le cas pour la monarchie française un an après la fuite de Louis XVI. Même si tout peut-être dans la nuance, il ne s’agit pas d’une fuite à proprement parler. Le roi s’exile pour ne pas compromettre la monarchie de son fils. Il n’y a donc aucun parallèle à faire entre ces deux événements que tout oppose.

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La monarchie risque-t-elle d’être à nouveau affaiblie ?
C’est un bien grand mot mais elle n’est pas tirée d’affaire pour autant. Les derniers sondages sur la monarchie montrent que l’institution reste toujours populaire même si l’écart avec ceux qui la jugent obsolète a tendance à se rétrécir chaque année. Aucun parti, si on excepte Podemos qui souffle le chaud et le froid, n’a intérêt à prendre le risque de remettre en cause le système. D’ailleurs récemment, ils ont tous réaffirmé leur attachement au caractère monarchique de l’Etat.

Quel est le sentiment de la population espagnole vis-à-vis de son roi ?
Très bonne. Philippe VI bénéficie d’une très bonne popularité qui se situe entre 60 et 70%, selon les sondages. Il a jusqu’ici su gérer efficacement toutes les crises qu’elles soient familiales, politiques ou sanitaires.

Quel avenir peut-on dessiner pour Philippe VI ?
Philippe VI a prouvé qu’il était à la hauteur de la charge pour laquelle il a été éduqué depuis tout petit. Il faut se souvenir que lors de la tentative du coup d’Etat de février 1981, Juan Carlos l’a fait réveiller, revêtir une tenue et lui a demandé d’assister, suivre et comprendre les événements. Il a tenu récemment tête aux Catalans, fait l’unanimité durant la crise du Covid-19 reléguant même son Premier ministre aux oubliettes de la mémoire espagnole. La monarchie a de bonnes bases, il est peu probable qu’elle chute et tous les sondages, lui sont assez favorables d’autant que les principaux partis de droite et du centre, y compris les socialistes lui restent fidèles. Y compris l’armée. Certes, il va devoir faire face encore aux indépendantistes qui refusent de lâcher prise mais son règne ne devrait pas souffrir d’une remise en question institutionnelle pour autant à court ou long terme. Même si parfois la politique espagnole est surprenante et déstabilisante ; son principal combat va d’être de continuer à assurer l’unité de son pays.

Un dernier mot ?
Je pense qu’il est regrettable et erroné de juger le roi Juan Carlos pour ses fautes actuelles alors qu’il serait plus judicieux de rendre hommage à un souverain qui a tant fait pour son pays et qui fait aujourd’hui que chaque Espagnol puisse voter et s’exprimer librement. Alors VERDE ! (vive le roi d’Espagne). Tout simplement.

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