Luttes de puissance et d’influence… Qui est vraiment Jair Bolsonaro ? 

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Jair Bolsonaro. Photo Antonio Cruz/Agência Brasil/Wikimedia (cc)
Élu le 28 octobre 2018 président du Brésil, Jair Bolsonaro est officiellement investi mercredi 2 janvier 2019 dans ses nouvelles fonctions. L’homme est mal perçu, donc mal connu. Pourquoi ? Qui est-il ? Le décryptage de Nicolas Dolo.

Franco-Brésilien, diplômé de Paris XI (droit) et de l’ISG (management/finance), de Harvard University (AMDP) et de l’École de guerre économique (MRSIC), MBA en Stratégie de Pace University (New York), aujourd’hui homme d’affaires international, Nicolas Dolo a signé en avril dernier une étude à contre-courant et fort bien étayée, sur Bolsonaro. Dans l’entretien qu’il a accordé à Bruno Racouchot, directeur de Comes Communication, Nicolas Dolo, fin connaisseur du pays, décrypte l’imbroglio brésilien.

Loin d’être un « pion » des États-Unis, Bolsonaro est plutôt un héritier du « pragmatisme responsable » cher au général Geisel. Un paramètre-clé pour comprendre l’extrême complexité des jeux d’influence et de contre-influence qui se jouent au cœur de la 8èmepuissance économique mondiale.

Au-delà des caricatures de l’homme par la presse française et internationale, qui est vraiment Jair Bolsonaro ?
Par méconnaissance du pays ou volonté de simplifier, les médias tentent désespérément de faire passer Bolsonaro pour un « Trump Tropical » ou un « Duterte du Brésil ». La réalité est différente. Il n’est ni l’un ni l’autre, et son discours assez agressif et terre à terre, du reste culturellement très brésilien, ne révèle pas sa vraie finesse et sa complexité. Il ne fait aucun doute que le monde entier sera bientôt choqué, moins par la violence des premières mesures du nouveau gouvernement, que par leur pragmatisme.

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Jair Bolsonaro est en effet un enfant des académies militaires brésiliennes, officier désormais réserviste, ce qui est loin d’être anodin. Cela fait de lui l’héritier direct du « Pragmatisme Responsable » de l’ancien président Ernesto Geisel (1974-1979), dont il se réclame très fréquemment, et de la doctrine militaire brésilienne. Que ce soit en termes de développement économique ou de diplomatie internationale, les militaires brésiliens ont de tout temps résolument cherché à éviter la confrontation directe. N’en déplaise à de nombreux universitaires, ils ont plus que largement pensé et planifié le « miracle économique » du Brésil des années 1960-1970, en étant à la source du développement des industries d’armement, d’aéronautique, de conquête spatiale, de télécommunications et même d’énergie souveraine. Ils ont en outre fait le choix de sortir de la politique d’alignement systématique avec les États-Unis pour faire émerger leur pays sur la scène internationale et développer les échanges commerciaux avec de nouveaux partenaires. Il est donc pour le moins malhonnête d’affirmer, comme beaucoup, que Lula serait à l’origine d’un désalignement du Brésil – on pourrait même plutôt affirmer le contraire. La « garde rapprochée » de Bolsonaro compte un certain nombre d’officiers supérieurs, et il est à parier que leur influence sera déterminante dans les choix à venir.

Les causes (en premier lieu la lutte contre la criminalité et la corruption) de l’élection de Jair Bolsonaro sont assez évidentes, mais en existe-t-il d’autres, plus profondes ?
Le peuple brésilien a fait son choix autant par rejet d’un système politique dont il est dégoûté que par adhésion aux quelques idées fortes défendues par Bolsonaro. Le retour à un niveau acceptable de sûreté publique, la fin du système industriel et généralisé de corruption, et la libéralisation d’une économie totalement prisonnière de la bureaucratie, ont énormément pesé dans la balance. Jair Bolsonaro a bâti un programme politique que les médias internationaux qualifient de peu précis. Les Brésiliens se sont pourtant fiés à son « track record » de député fédéral (il est élu depuis 1991) exemplaire et à la qualité des équipes dont il s’est entouré. Ces mêmes médias ont sans doute, à l’inverse, surestimé la profondeur du programme de Fernando Haddad, dont la mesure phare était, il faut s’en souvenir, la réduction du prix des bouteilles de gaz domestique.

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Mais au-delà des enjeux apparents, il en existe d’autres qui tiennent à la défaillance de l’État et à la place du Brésil dans le monde. Très dépendant, sûrement trop dépendant du cours des matières premières et produits semi-finis, le Brésil émerge tout juste d’une crise institutionnelle et d’une récession économique dont le Parti des Travailleurs (PT) et ses alliés sont directement responsables. Le laissez-faire en matière de corruption et de criminalité a encore accentué l’état des inégalités sociales, et dégradé celui de l’éducation, de la santé ou des infrastructures publiques. Les 50 milliards d’euros détournés annuellement par le PT pendant plus de dix ans auraient pu bénéficier au rebond de l’économie brésilienne, mais ils ont au contraire été siphonnés. À mesure que la criminalité, et particulièrement la criminalité organisée des grands gangs brésiliens, a progressé dans le pays, certains chercheurs se sont parallèlement intéressés à son coût : il serait de l’ordre de 2 à 2,5% de PIB, ce qui est considérable. Couplés à un problème d’image pour le Brésil, les coûts de corruption et d’impact de la violence empêchent malheureusement la normalisation économique du pays. Les Brésiliens en sont parfaitement conscients. D’où une certaine impatience de voir l’émergence et la reconnaissance internationale du pays en tant que puissance globale. Cet « exceptionnalisme » du Brésil, qui fréquemment s’oppose et continuera de s’opposer à celui des États-Unis, est finalement un facteur très sous-estimé par les commentateurs, même les plus objectifs.

Comment expliquer que les médias brésiliens et internationaux (notamment français), aient traité la candidature de Bolsonaro de manière aussi biaisée ?
Sans vouloir tomber moi-même dans la caricature, je pense que l’on retrouve la patte du « Deep State » dont parle souvent Donald Trump. Autant ce dernier s’est finalement désintéressé jusqu’à récemment du sort du Brésil, autant la machinerie bien huilée des intérêts de l’industrie militaro-industrielle, celle des « services », et des grands réseaux sociaux américains ont joué à plein contre Bolsonaro. Ils voient finalement d’un assez mauvais œil l’émergence d’une approche souverainiste pour le Brésil, sachant qu’elle risque de les contrarier ou de les ralentir sur un certain nombre de dossiers. Les liens économiques voire diplomatiques entre le Brésil et les États-Unis vont cependant demeurer importants, ils le sont historiquement et ne vont pas soudainement cesser. Il est pourtant édifiant de constater que les partisans de Bolsonaro ont joué contre le système avec ses propres armes. Souvent censurés sur les pages ouvertes de Facebook ou Twitter, ils se sont massivement reportés sur la technologie de WhatsApp (qui appartient à Facebook), laquelle permet l’échange de messages cryptés, pour amplifier les effets de viralité d’une campagne ouvertement critiquée par les grands médias. Une thématique qui intéresse au premier chef les lecteurs de Communication & Influence

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En France, l’hystérie collective des médias est à mon sens liée à l’entrisme très important des exilés brésiliens au sein de la gauche française, et indirectement des milieux journalistiques. Souvent arrivés pendant la dictature militaire, qui choisissait plus souvent de les expulser que de les éliminer, les tenants de la gauche radicale brésilienne ont eu tout le loisir de largement pénétrer l’intelligentsia française. Dès lors, il n’est pas surprenant que les référents des médias français pour le Brésil soient tous – ou quasiment tous – très marqués idéologiquement. Ils délivrent un message volontairement alarmiste et partial, dans le but d’influencer l’opinion publique et, partant, le gouvernement français. Les entreprises et décideurs de notre pays doivent se garder de tomber ce piège. Pour cela, il leur faut revoir leur perception de la situation, surtout s’ils veulent garder et optimiser leurs atouts pour approcher leurs vis-à-vis brésiliens dans une optique de coopération. De même, il faut que les autorités françaises s’abstiennent de donner des leçons au nouveau gouvernement brésilien. Sinon, les affaires, notamment en matière d’industries de défense, en pâtiront probablement rapidement, au profit de plusieurs de nos partenaires européens, mieux placés, mieux avisés et plus courtois…

Bruno Racouchot, directeur de Communication & Influence.

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