Jean Sévillia : « Il y a des plaies qui ne sont pas pansées parce qu’on n’a pas dit la vérité »

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Jean Sevillia
L’historien Jean Sévillia était à Toulouse, mercredi 20 février 2019. À l’invitation de l’association Face à Face, il a présenté son dernier livre : Les vérités cachées de la guerre d’Algérie (éditions Fayard). 

Dire la vérité pour panser les plaies d’une décolonisation malheureuse réalisée dans le sang et les larmes. C’est l’objectif de l’historien Jean Sévillia, déconstructeur des mensonges historiques et grand combattant de la politique de repentance, il a sorti son dernier ouvrage en novembre dernier : Les vérités cachées de la guerre d’Algérie, aux éditions Fayard.

Invité par l’association Face à Face, Jean Sévillia a présenté pendant deux heures son travail, devant plus de 200 personnes. Un succès qui s’explique par l’honnêteté intellectuel d’un travail long de plusieurs années et d’un sujet qui a toujours animé les débats et attisé la curiosité dans cette région où vivent de nombreux réfugiés de l’Algérie française.

Infos-Toulouse : L’histoire de la guerre d’Algérie est-elle si éloignée de ce que l’on nous raconte aujourd’hui ? 
Jean Sévillia : C’est un conflit qui s’éloigne dans le temps évidemment, plus d’un demi siècle depuis l’indépendance, mais en même temps il y a un vent de mensonges qui persiste, de déformation. L’État algérien instrumentalise cette histoire dans ses rapports avec la France. Dans un même temps en France, il y a toujours de la souffrance, celle des Français d’Algérie qui ont perdu leur pays, celle des harkis qui ont difficilement obtenu la reconnaissance de ce qu’ils ont vécu. Cette histoire n’est pas achevée d’écrire. Je pense qu’il faut l’écrire justement en sortant des passions. On ne peut pas écrire l’histoire de la guerre d’Algérie comme on l’écrivait en 1962, quand ni le sang ni les larmes n’avaient séchées. Il faut faire un travail de raison, il y a eu de la violence des deux côtés, des héros des deux côtés, et des salauds des deux côtés, c’est une guerre.

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La gauche est en première ligne dans la politique de repentance, pourtant c’est bien elle qui a mené la guerre et défendu la colonisation…
Oui, il y a un paradoxe en effet. La guerre d’Algérie a été menée pendant les quatre premières années par des gouvernements de gauche. C’est la gauche qui a voté les pouvoirs spéciaux à l’armée, c’est la gauche qui a permis que l’armée ait des pouvoirs de police et en même temps aujourd’hui il y a une sorte de grande repentance autour de ces questions. Mais il y en a aussi à droite ! Il y a toute une droite qui a honte de son histoire. Malheureusement l’histoire de la guerre d’Algérie a traversé toutes les familles politiques. Il y a eu une gauche Algérie française et une gauche anti-Algérie française et réciproquement à droite. C’est une histoire extrêmement complexe qu’on ne peut pas réduire à des schémas manichéens. Ce n’est jamais binaire, c’est toujours complexe et le travail d’historien est justement de démêler les complexités.

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La gauche porte sa responsabilité dans l’histoire de l’Algérie française, même si elle ne veut pas le reconnaître. Au XIXe siècle, c’est la gauche qui portait cette idée coloniale, au nom des Lumières. Il y a une tradition républicaine colonialiste. Aujourd’hui, elle est oubliée. Ça peut paraître paradoxal aujourd’hui, mais on a colonisé au nom de l’idéal républicain.

Pourquoi n’arrivons-nous pas à avoir un débat serein sur la question, près de 60 ans après la fin de la guerre ? 
Il n’y a pas de débat serein parce qu’il n’y a pas de vision commune entre l’Algérie et la France, l’État algérien instrumentalise cette affaire, il veut obtenir une déclaration de repentance de la France que les gouvernements successifs, heureusement, ont refusée. De ce point de vue là, la formule d’Emmanuel Macron avant qu’il soit élu président de la République, était singulièrement maladroite de dire qu’il y avait eu « un crime contre l’humanité à travers la colonisation française en Algérie ». Et puis en France, il y a des plaies qui ne sont pas guéries. Dans son ensemble la nation française n’a jamais voulu reconnaître ce qu’ont subi les Français d’Algérie. Les Harkis ont eu un peu de reconnaissance publique, mais pas beaucoup non plus, ça a été très long. Il y a des plaies qui ne sont pas pansées parce qu’on n’a pas dit la vérité. Je pense qu’il faut dire la vérité, le bien comme le mal, le positif comme le négatif, afin de guérir la mémoire.

N’y a t-il pas un danger de ressentiment de la part des Algériens de France avec cette politique de repentance ? 
Chez beaucoup de jeunes Franco-algérien, il y a toute une vision de l’histoire instrumentalisée à partir de la propagande du FLN. Ils sont persuadés que la France a commis des crimes à l’égard de leurs aïeux, leurs grand-parents, leurs arrières grand-parents… C’est le meilleur moyen pour ne pas s’intégrer parce que si on a l’impression d’appartenir à une nation de criminels, on n’a pas envie de s’y intégrer. C’est un obstacle à laquelle il faut opposer un travail de vérité. Il faut dire aux jeunes Franco-algériens le bien que la France a fait aussi, les erreurs qu’elle a pu faire, parce qu’il y en a eu. « Seule la vérité rend libre », dit les Écritures, et je pense que c’est vrai en histoire aussi.

Quels retours avez-vous eu depuis la publication de votre livre ? 
J’ai beaucoup de retours de Français d’Algérie qui sont contents que l’on parle d’eux. Je débats avec des historiens de l’autre bord si je puis dire, et même de l’autre rive de la Méditerranée. Je suis en discussion avec des historiens algériens, on dialogue en désaccord mais enfin il y a un dialogue. Je pense que cette recherche de vérité peut être pacifiante. Il faut faire ce travail là.

Propos recueillis par Étienne Lafage. 

Jean Sévillia

Les vérités cachées de la Guerre d’Algérie, Jean Sévillia, éditions Fayard, octobre 2018, 416 pages, 23 euros. 

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